France, 1554
La maison était calme, cependant que l’obscurité gagnait la cité de Salon-de-Craux dont le vieil homme, à travers la vitre de la
fenêtre, discernait encore l’esquisse des rues sinueuses irradiant depuis la grand place. Non loin de la pièce où il se tenait debout, son épouse s’était sans doute déjà endormie au côté de
l’aînée, la jolie et espiègle Madeleine, et son fils, César, venu au monde neuf mois plus tôt. Perdu dans ses pensées, Michel de Nostredame attendit un peu, immobile et silencieux, comme plongé
dans quelque méditation singulière, avant de prendre place sur le siège en cuivre posé devant la robuste table en bois, où étaient disposés plusieurs morceaux de papier et de quoi écrire. A vrai
dire, la faible lueur des bougies rendrait cet exercice encore trop pénible pour ses yeux fatigués, mais leur éclat le rassurait, lui rappelant celui de cette petite flamme intérieure qui, née de
sa réflexion solitaire, lui permettait d’énoncer, en termes sibyllins, ce que la postérité, un jour, ne considérerait plus comme dénué de sens.
C’est alors qu’un profond et puissant trouble, inquiétant et familier à la fois, l’assaillit tout entier. Ces sons encore sourds
tintaient à ses oreilles tel un murmure surgi inopinément d’un autre monde, assombrissant sa vision et lui tournant la tête à la manière d’un bon vin chaud. Tout en demeurant conscient, le vieil
homme fut surpris par le souffle de l’incendie qui venait de prendre derrière lui, les flammes semblaient lui lécher le dos, le faisant tressaillir de peur, manquant tomber à la renverse, et de
se redresser finalement, chancelant, contemplant le mur de feu couper la pièce dans toute sa largeur. Son regard se porta ensuite sur les murs cramoisis et le plafond effondré d’où les rayons de
l’aube perçaient à peine. De l’extérieur, plusieurs détonations éclatèrent soudain, assourdies, comme à l’accoutumée, et Michel de Nostredame, d’un pas mal assuré, le corps affaibli par les
crises de goutte toujours plus fréquentes et aiguës, avança en direction de la fenêtre. En contrebas, des engins de fer, portant sur leurs flancs un croissant de lune et une étoile, traversaient
la ville en hâte, plusieurs des habitants qui n’avaient pas fui se faisant tirer, tel quelque gibier apeuré, par la troupe à pied qui progressait tout aussi rapidement à la suite de la
colonne.
La vision ne persista pas longtemps, même si cet instant insolite lui sembla durer une éternité. Quand elle prit fin, le vieil
homme retourna s’asseoir. La plume courait désormais sur le papier, tremblante, répandant le message de celui qui a le don de prophétie, flot de mots dont Michel de Nostredame modelait d’un seul
jet, et les extrémités, et le nombre de pieds, usant de figures de style, d’anagrammes et de ses vastes connaissances pour crypter l’évènement auquel il venait d’assister, des siècles avant qu’il
ne se produise. Tout autour de lui, la nuit, la paix et la sérénité des lieux avaient repris leurs droits. Petit à petit, son esprit rassemblait les pièces du puzzle, puis lui vint une idée.
Cherchant du regard un texte rédigé deux semaines auparavant, il décida d’y ajouter une courte phrase dont les trois derniers mots, écrits dans la langue d’Ovide, le firent sourire presque malgré
lui. D’autres images le saisirent ensuite, éparses, floues, parfois dépourvues de la moindre signification, résidu, en somme, de la vision précédente. Après quoi tout s’évanoui. Harassé, le vieil
homme se leva, le pas hésitant, rassembla le papier encore humide de l’encre qui venait d’y être déposée et quitta la pièce, marcha lentement, le faible éclat des bougies, l’espace d’un éclair,
miroitant dans ses yeux sombres.
Sur la table en bois, un morceau de parchemin laissait deviner un quatrain décasyllabique rédigé en latin.
Quos legent hosce versus maturè censunto,
Profanum vulgus & inscium ne attrestato,
Omnesq Astrologi Blennis, Barbari procul sunto,
Qui aliter facit, is rite, sacer esto.
Envahi par le sommeil, adossé au montant de la couche parce que n’osant trop s’allonger, les yeux rivés sur le visage doux et
reposé de son épouse, Nostradamus songeait encore à l’interprétation qu’un jour, les hommes feraient de ces mots, à l’époque lointaine où son œuvre prophétique serait enfin comprise de tout à
chacun. L’usage qu’en feraient ces derniers, encore incertain, n’appartenait déjà plus qu’à eux et à eux seuls. Puis le voyant s’endormit enfin.
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